Valentine Bussière agent de liaison des F.T.P Dordogne

Rédigé par Alain dans la rubrique Document et livre, Lieu de mémoirePortrait

Extrait de Dordogne en armes par Roger Bellanger, imprimé en 1945 sur les presses de l'imprimerie Fontas à Périgueux concernant Valentine Bussière et le massacre du 12 juin 1944 aux Piles en Dordogne. 

Valentine Bussière est née le 15 juillet 1921 à Beausoleil (Dordogne). Elle avait deux frères plus âgés qu'elle et une sœur plus jeune. L'aîné de ses frères gendarme en Haute-Savoie, partit comme volontaire en 1939. Fait prisonnier en juin 1940 il fut dirigé sur la Saxe. Il s’évada après dix-huit mois de captativité.Lorsque la déportation en masse des jeunes de notre pays commence, c'est chez ses parents que se cachent les camarades Naboulet d'Antone et Robert le poète (assassiné plus tard par la Gestapo).


Ils forment un des premiers groupes de la région et la maison isolée des Bussière leur convient a souhait. C'est en avril 1943 que Roger arrive du Nord, le premier réfractaire, bientôt suivi de beaucoup d'autres. Au mois de mai ils sont conduits par les recruteurs dans la maison isolée, cette maison amie connue des seuls initiés.

Valentine Bussière s'éprend tout de suite de cette vie qui ne va pas tarder a devenir dangereuse. Il y a certes de bons voisins, mais il y en a d'autres qui ne manqueront pas de prévenir les Boches quand ils apprendront que la famille Bussière cache chez elle des patriotes.

Valentine Bussière
Tout l'été se passe dans le calme. Un jour cependant, il faut partir. Sous la conduite d'Antonio, les réfractaires abandonnent leur refuge et se dirigent vers Sorges, Négrondes, Ligueux. Ils s'arment en désarmant les chefs garde-voie, quelques miliciens et quelques Boches. Depuis le début, Valentine travaille avec eux. Elle les aide moralement et maternellement. Elle assure la liaison avec Périgueux. Elle fait parvenir des nouvelles aux parents des jeunes maquisards.

En novembre 1943, arrive Vincent, responsable régional F.T.P.F .Valentine se propose immédiatement de la conduire au camp. Il accepte et au retour, elle dit à ses parents : « Le camarade a besoin d'une personne sur laquelle il puisse compter. Il s'agit d'assurer une liaison sérieuse. J'ai 22 ans. Je passerai plus facilement inaperçue qu'un jeune homme. »

Vincent qui est présent, rétorque que ce genre de travail est très dangereux.
- Qu'importe, répond Valentine. Soyez certain que j'irai au poteau s'il le faut, mais je ne vendrai pas les camarades.
Sa sœur demande également à servir la cause des patriotes. Vincent refuse.
- Tu n'as que 18 ans. Ta sœur est membre de l'organisation mais pas toi. C'est assez de risquer une vie par famille. Nous verrons plus tard...

Malgré le danger, Valentine part. Elle parcourt toute la Dordogne. Elle va d'un groupe à l'autre, en distribuant la propagande. Elle fait connaissance d'Hercule et assure également la liaison avec lui. Bientôt, on lui confie un poste plus délicat et encore plus dangereux : le transport des armes. Elle connait alors Jackie, responsable militaire régional qui vient de faire dix-huit mois dans les cellules de Vichy. En février 1944, Jackie est capturé par la Gestapo. Malgré les tortures, il refuse de parler. Il est alors déporté en Allemagne.

Le coup est dur, mais la lutte doit continuer. Un jour, Valentine part en mission. C'était par un matin glacial. Elle prend la valise de munitions qu'elle doit transporter et enfourche son vélo. Malheur !... Elle tombe sur une patrouille de Géorgiens Ils l'arrêtent, mais elle ne s'affole pas. Elle a même le courage de sourire tranquillement à ses ennemis. Ceux-ci au lieu de la fouiller, discutent avec elle. Elle leur répond aimablement, les quitte sans hâte et reprend sa route. Arrivée au but, après un frugal repas elle raconte l'aventure à ses camarades. Elle ne s'en cache pas : elle a eu chaud et maintenant elle peut le dire, un peu peur.
Et la voilà repartie. C'est un samedi. Ses parents l'attendent avec impatience. Après le repas, toute la famille part danser et le lendemain malgré les menaces qui pèsent sur sa tête, elle passe un joyeux dimanche.

En Dordogne, la roue tourne. A Ligueux, les F.T.P. du détachement Gabrielli font dérailler plusieurs trains de marchandises destinés à l'Allemagne. Le 28 février au matin, Valentine arrive chez elle. Là, elle apprend le sabotage réalisé par ses camarades.
Soudain, elle entend le crépitement des mitrailleuses. Cela dure au moins une heure. La bataille semble faire rage, à 7 ou 8 kilomètres de là, tout au plus. Il est 8 heures du matin, Valentine doit se rendre a Périgueux pour assurer la mission qu'Hercule lui a confiée. Elle hésite a peine. Elle a même honte de la seconde d'hésitation qu'elle vient d'avoir. Quoi? là-bas, les F.T.P. se battent. Elle les connaît tous. Ils sont tous venus chez elle. Elle les aime tous comme ses frères. Et elle ne veut pas partir sans savoir ce qui s'est passé.
Ses parents essayent de la dissuader, mais elle leur explique que c'est son devoir et que rien ne la retiendra. Elle part. Et la voila sur la route.

Illustration Ch. Nicolle
Un barrage de G.M.R. Elle présente les papiers et demande :
- Ça s'est bagarré par ici je crois ? Qu'y a-t-il eu au juste ?
- Pas grand'chose, répond un G.M.R. Nous n'avons pas de mal, mais les autres ont compris. Deux des leurs sont crevés, là-bas, sur la voie ferrée.
- Savez-vous leur nom ?
- Il y en a un, Paquito qu'il s'appelle. C'est leur chef. L'autre ça à l'air d'un français. Et il ajoute en se tournant vers l'autre G.M.R. : Viens casser la croute... on l'a bien gagnée !

Valentine est écœuré et très lasse. Elle revient chez ses parents. Pauvre petit Paquito ! Dire qu'il y a huit jours, il était là. Et malgré tout son courage, elle éclate en sanglots. Il faut le venger... Il le sera... Elle se le promet.

D'autres combats suivent. Valentine travaille ; ses parents aussi. Et c'est chez eux que s'opère le ralliement après chaque attaque. Au moins d'avril 1944, une quarantaine de F.T.P. reviennent à la petite maison qu'ils connaissent si bien. C'est peut-être une faute, mais il faut bien aller quelque part, les boches sont un peu partout. En outre il faut manger, donc aller au ravitaillement et continuer la lutte. Et tout cela ne se fait sans allées et venues. Si bien qu'un traitre s'en aperçoit sans doute.

Dans la nuit du 10 au 11, les F.T.P.F. quittent la maison pour un camp distant d'environ trois kilomètres. Trois d'entre eux sont malades ou blessés et Valentine les garde près d'elle, les soigne et se dépense sans compter.

Le vendredi 14, à 7 h. 30 du matin, alors qu'elle venait de se lever, Valentine aperçoit un soldat vert-de-gris, casqué et armé d'une mitraillette. Il se tient à une trentaine de mètres de la maison. Il est seul. Valentine fait mine de ne pas le voir, rentre et dit calmement :
- Ça y est... Les Boches sont là...
Son frère sort sans être vu, se dirige vers le bois, rejoint le détachement et l'avertit du danger. La mère entre dans la chambre ou dorment les trois malades :
- Levez-vous..., voila les Boches...

Par bonheur, il n'y a plus personne en vue et les trois F.T.P. peuvent gagner le bois sans encombre. Valentine et sa sœur ouvrent la porte de l'étable. Les brebis s'en vont. Puis les deux sœurs reviennent à la maison. Elles en ressortent avec un sac contenant des cordes de parachutes, quelques fausses cartes, une couverture, et elles se dirigent vers le bois où des cris commencent à retentir. 
Le soldat, qui tout a l'heure montait la garde, a repris sa faction au haut du chemin. Il aperçoit les jeunes filles qui fuient, les siffle et leur fait signe. Celles-ci hâtent les pas « Pourvu que nos trois petits gars aient pu passer » , pensent-elles.
Cinq minutes plus tard, un canon était braqué sur la maison qu'une cinquantaine de Boches visitaient, saccageaient et pillaient. Pendant ce temps, Valentine et sa sœur arrivaient près de Le Blanc, l'alertaient et l'aidaient a fuir. Hélas, il devait être pris cinq jours plus tard par la Gestapo, torturé et fusillé au 35e à Périgueux. A leur retour, les deux sœurs ne purent que contempler leur maison qui brûlait.

Dans la nuit, les chefs de groupe se réunissent et malgré tout, chacun est  heureux de constater que personne ne manque a l'appel. Mais désormais il faut se cacher. Tout le monde a peur. Personne ne veut accueillir Valentine et sa famille. Tant pis, on s'arrange quand même. Quelques jours passent. L'organisation est un peu disloquée et il faut rétablir la liaison avec les chefs qui restent. Valentine revient a Périgueux. Elle se rend chez le camarade Naboulet, pousse la porte, entre dans le couloir comme d'habitude et se trouve face à face avec des Phalangistes nord-africains qui pillent l'appartement et brutalisent la locataire. Dès qu'ils voient Valentine, ils se ruent sur elle et lui passent les menottes. Une voiture arrive, Valentine y est poussée brutalement et emmenée au siège de la Gestapo. Les Boches l'abandonnent pendant deux heures dans une cellule, puis un officier français habillé en Allemand vient l'interroger en compagnie de deux bicots. Elle ne parle toujours pas. On la fouille mais elle ne porte rien de suspect sur elle et ses papiers sont en règle. Force est de la relâcher à la condition de revenir le jeudi, c'est-a-dire deux jours plus tard.
Bien sûr, elle n'ira pas. Telle est sa décision. Les Boches lui ont gardé sa carte d'identité, qu'importe... Elle change de nom. De brune elle devient blonde, presque rousse... Et elle reprend le travail.

A la nouvelle du débarquement, un détachement se forme aux Piles. Valentine en fait partie. Hélas ! les armes sont rares. Le 10 juin à Lesparat, trois F.T.P. perdent la vie dans un combat. En pleine nuit il y a une autre alerte. Valentine s'arme d'une mitraillette et part avec quelques braves vers le barrage distant de trois kilomètres. Mais rien ne se produit.

Le lundi 12 juin, au matin, un gars arrive et annonce la nouvelle : Les Boches arrivent avec des
Illustration Ch. Nicolle
canons, des chenillettes, des tanks. Ils sont très nombreux. Aussitôt Karl, un bon copain, part avec sa moto à la rencontre des Boches. Naboulet supplie Valentine et sa sœur de fuir au plus vite. Valentine est là, un peu pâle mais toute pleine de son admirable sang-froid. Elle pointe un doigt vers la plafond : « Il y a trois gars qui dorment là-haut, dit-elle. Ils ne sont pas encore prévenus. J'y vais... »

Au même moment, la première rafale de mitraillette se fait entendre. Valentine entre dans la chambre alors que déjà le canon tonne. Les trois gars se sauvent mais Valentine ne veut pas les suivre. Elle revient sur la route. Au village des Piles, la tuerie dure une demi-heure. 


Des cris et des hurlements s'entendent au milieu des rafales et des coups de canon. Lorsque les Boches et les bicots s'éloignent, les parents et la sœur de Valentine, qui par miracle avaient réussi à se sauver et à échapper ainsi au massacre, reviennent sur les lieux et la cherchent parmi cet amas lamentable de maisons incendiées. Sur la route, tout brûle.Des autos, des camions, des charrettes. C'est un véritable enfer. Soudain, sur la place, les gens aperçoivent des cadavres qui brûlent aussi. Chacun s'approche. Quelle est cette petite tête blonde encadrant un visage couleur de cire ? Il ne peut y avoir d'erreur. Les parents et la sœur sont là. Ils reconnaissent le pauvre corps supplicié.


Valentine avait été fusillée. Sa poitrine portait la trace d'une dizaine de balles. Sa robe était en partie brûlée. Sur son bras gauche était encore épinglé le brassard du 5e F.T.P.
Beaucoup prétendent que Valentine Bussière s'était armée d'une mitraillette au moment du combat et qu'elle a pu tuer huit soldats boches avant de mourir. Nul ne saura jamais la part de la réalité dans cette légende. Mais ce qui est sur c'est que quatorze cercueils ont été commandés par les Boches pour ceux des leurs qui ont été tués aux Piles et que deux grenades seulement ont été lancées par les F.T.P.F.

Le monument élevé aux Piles commémore le massacre le 12 juin 1944 :
  • Beylot Pierre 57 ans,
  • Beylot Camille 54 ans (épouse de Pierre),
  • Bussière Valentine 23 ans. Son nom fut donné au 15e Bataillon F.T.P. formé à Villars, et à une crèche de Boulazac. 
  • Damis Jean, 55 ans, son fils avait été abattu au Pont Lasveyras le 16 février 1944. 
  • Lauseille Edouard 41 ans, 
  • Frydman Izmul 45 ans, 
  • Frydman Ideza 47 ans,
  • Frydman Paul 20 ans, 
  • Frydman Marcel 18 ans, 
  • Mazel Jules 61 ans,
  • Busset Justin 55 ans, 
  • Ruttka Paul 47 ans,
  • Fayol Louis, 43 ans, avait été abattu sur le bord de la route de Paris, par les soldats de la division « Das Reich » en marche vers les Piles.

 
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