Entretien avec Andrée Gros-Duruisseau du magazine Tonus Charente

Rédigé par Alan dans la rubrique PortraitSection Spéciale de Sabotage

Voici un entretien avec Andrée Gros-Duruisseau du magazine Tonus Charente No.76 octobre 2011 à mars 2012.
Édité par le Conseil Général de la Charente


Andrée Gros-Duruisseau, matricules 43 069 et 3330 

Elle n’a jamais parlé. Fourni aucun nom, ni aucun renseignement. Cela lui vaudra de partir en déportation, une année dans les camps de concentration de Ravensbrück puis de Buchenwald. Andrée Gros-Duruisseau avait 18 ans au moment de son arrestation par la Gestapo, le 15 mars 1944, à la suite d’une dénonciation. Elle survivra à « l’enfer », avec cette obsession en tête : « tenir, pour que les autres sachent que je n’ai pas parlé… »

Aujourd’hui, Andrée Gros-Duruisseau est une alerte et heureuse grand-mère entourée de onze petits-enfants, habitant sur les hauteurs de Ruelle-sur-Touvre. Voilà cinquante ans qu’elle témoigne de son histoire, inlassablement, se rendant chaque jour ou presque dans les écoles ou lycées, accompagnant les jeunes sur les hauts lieux de la seconde guerre mondiale, pour que la mémoire ne se perde pas. 

Une mémoire qu’elle a consignée, de retour, dans un cahier d’écolier offert par son père. Ce cahier, qui lui a servi de « thérapie » et qu’elle a retrouvé un jour jauni et rongé aux coins par les souris dans un grenier, a été publié en 2008. Il est important de le lire. Pour comprendre ; pour ne pas oublier que c’est à des hommes et des femmes comme elle, à leur sacrifice et à leur héroïsme, que nous devons la liberté. 

La ferme des Duruisseau, « les Forêts », sur la commune de Bouëx, se trouvait en zone occupée à quelques lieues de la ligne de démarcation. Aussi est-ce « tout naturellement », dit-elle, que toute la famille est entrée en Résistance. D’abord pour aider les réfugiés, dont de nombreux Juifs, à franchir la ligne. Puis en rejoignant le réseau fondé par René Chabasse, autre enfant du pays. Le grand frère d’Andrée, Edmond, coordonne les opérations de parachutage du Bureau des opérations aériennes (BOA) en Charente. Les parents, Alcide et Augustine, accueillent tous les hôtes de passage, cachent le matériel et les armes. Elle, est nommée agent de liaison, accomplissant d’innombrables allers et retours à bicyclette entre Bouëx et Angoulême, au nez et à la barbe de l’ennemi, pour transmettre les consignes. 

Mais le réseau est infiltré par un indicateur à la solde de l’occupant. Le 9 février 1944, Claude Bonnier, le délégué militaire régional, est arrêté et se suicide. Douze jours plus tard, René Chabasse tombe à son tour ; il tente de s’évader mais est abattu en pleine rue, à Angoulême, à l’âge de 23 ans. Le 15 mars, la ferme des Forêts est encerclée, à l’aube, par la Gestapo. Alcide et Edmond parviennent à s’enfuir sans qu’Andrée le sache. La jeune fille est emmenée pour être interrogée. 

S’ensuivent deux mois de torture et d’isolement au cachot. Puis c’est le départ pour Romainville, Neue Bremm et enfin Ravensbrück. Elle y porte le matricule 43 069 et le triangle rouge des prisonniers politiques avec un « F » pour « française » en son milieu. « Des coups, des cris ; des coups, des cris ; tel est notre quotidien… Mais que nos gardiens ne croient pas qu’ils vont nous faire plier ! » Celles qu’Andrée Duruisseau surnomme ses « deux mamans charentaises », Berthe Noblet et Marcelle Nadaud, périront dans le camp. 

Quelques semaines plus tard, nouveau départ, pour un kommando dépendant de Buchenwald et son usine d’armement. Nouveau matricule, le 3330. Le 14 août 1944, c’est son anniversaire. « J’ai 19 ans et je ne veux pas mourir ! Une seule pensée me console : peutêtre, finalement, ai-je été la seule arrêtée de ma famille ? Peut-être sont-ils libres ? » Les privations, les brutalités, la maladie, les blessures, le froid, le travail épuisant transforment cependant peu à peu Andrée Duruisseau en un fantôme d’elle-même. Les alliés, Russes d’un côté, Américains de l’autre, avancent. Les Allemands reculent, mais ne cèdent pas. Le 14 avril, ils décident de partir vers l’est avec les déportées du kommando. Encore deux semaines de terreur et de marche forcée, pendant lesquelles beaucoup mourront. Enfin, la jeune fille et ses compagnonnes d’infortune sont recueillies par des prisonniers de guerre français et sont sauvées. 

Le 1er juin 1945, c’est le retour en Charente. Entre-temps, Jacques Nancy a pris la relève de Claude Bonnier et a créé la SSS, section spéciale de sabotage, à laquelle Edmond Duruisseau a pris une part active. La France a été libérée. Le village fête le retour d’Andrée. Les résistants viennent la saluer : tous le savent, elle n’a pas parlé.


En savoir plus :

Le Cahier - Temoignage d'Andrée Gros-Duruisseau : resistante et deportée (lien)
L'arrestation d'Andrée Duruisseau le 15 mars 1944 (lien)
Retour des camps de concentration d'Andrée Duruisseau le 1er juin 1945 (lien)
Andrée Gros, figure de la Résistance : Sud Ouest novembre 2015 (lien)
Une leçon d'histoire avec Andrée Gros : Charente Libre juin 2015 (lien)