L'arrestation d'Andrée Duruisseau le 15 mars 1944

Rédigé par Alain dans la rubrique PortraitSection Spéciale de Sabotage
Andrée Duruisseau née le 14 août 1925, avait 14 ans au début de la Seconde Guerre mondiale en 1939.
Membre d'une famille de résistants de la première heure les Duruisseau, la famille habite une maison isolée dit "les Forêts" dans la commune de Bouëx, à 3 kms de la ligne de démarcation.
Andrée Duruisseau
Les Duruisseau fournissent des renseignements sur les déplacements des troupes allemandes, les patrouilles et les postes de gardes qui longe de la ligne de démarcation près de leur maison.
Andrée, agée de 15 ans, a transporté le courrier caché sous sa selle de vélo, sa famille a aidée des réfugiés à franchir la ligne de démarcation et ils ont cachés des gens, fabriqués les faux papiers et récupérés des armes parachutés, mais le 15 mars 1944 la Gestapo descend à la ferme et la vie d'Andrée bascule.
Voici les récits d'Andrée Duruisseau et de son père Alcide Duruisseau du livre Nous, les Terroristes pars Marc Leproux, édité en 1947.
Arrestation d'Andrée Duruisseau
Mercredi 15 mars 1944.  
« Le lendemain, écrit Alcide Duruisseau, je me levai comme d'habitude au petit jour, j'allai chercher des fagots de paille dans la cour des cochons. Je vis venir sur la route deux individus vêtus d'un chapeau et d'un manteau qui portaient chacun une mitraillette sur le bras ; derrière, à cinquante mètres un autre avec un chapeau de femme, un grand pardessus et une mitraillette ; plus loin et à la même distance, un autre encore avec la même arme ; comme la route tournait je ne pus voir s'il y en avait davantage.
Je le dis, « les voilà ! cela devait arriver ! il y a longtemps que l'on s'y attendait ». J'étais assez
tranquille ; les amis étaient partis depuis la veille : s'ils avaient été là, que se serait-il passé, eux aussi étant armés de revolvers, de mitraillettes et de grenades.
J'ouvris le portail et j'arrivai en même temps que les premiers devant la porte de la maison ; ils s'étaient déjà mis dans l'encadrement. Je leur dis : « Qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-ce que vous voulez ? Vous êtes au moins des terroristes ? » Ils tenaient leurs mitraillettes à la main, ils ne disaient rien. Ma femme qui avait entendu s'était levée ; elle ouvrit   la porte, je lui dis comme si j'avais peur ; « Vois ! les terroristes sont là ! » Je faisais semblant de croire que c'était le maquis. « Vais-je chercher les voisins, dis, faut-il que j'y aille ? » Ils ne disaient toujours rien. Elle leur dit : « Voulez-vous nous faire du mal avec vos mitraillettes ? si vous voulez de l'argent vous vous attaquez mal, nous n'en avons point ! »
Ce fut le plus petit qui parla le premier ; il dit avec un accent bien français : « Non, Madame, nous ne voulons pas cous faire de mal ». Et l'autre continua « C'est bien ici chez Monsieur Duruisseau ? vous avez des hommes chez vous ; nous venons pour les mettre en sécurité » ; puis ils régarderent sur un carnet et le plus grand dit « Ferrand, vous ne connaissez pas ? » Nous répondîmes en même temps « Non ! » je ne connais pas. » Il continua : « Démier ? » nous répondîmes encore « non ! » Il dit encore : « Il n'est pas venu une voiture chez vous ? » - « Non ! »
A ce moment, je pensai que les deux qui s'étaient arrêtées la veille au soir pouvaient bien être à eux ; ils n'étaient pas descendus parce qu'ils avaient été gênés par ma sortie ; et puis ils avaient peut-être eu peur d'être mal reçus par les saboteurs à cette heure de la nuit. Je dis pour faire voir que je ne le doutais de rien : » Il en est passé deux hier au soir, mais ce doit être des voitures du marché noir. »
Pendant ce temps les autres étaient arrivés au portail ; il y en avait au moins quatre ou cinq, je ne pus m'as m'en rendre compte exactement, j'étais assez occupé à répondre sans avoir l'air de réfléchir.
« Vous êtes peut-être les Allemands ? », dit ma femme, et j'ajoute alors « Ah ! eh ! bien entrez ; je n'ai plus peur de vous maintenant ! »

La maison Duruisseau aux Forêts de Bouëx
Et tout d'un coup, celui qui nous interrogeait quitta son ton doux et autour de la maison ; nous étions cernés. Tout cela dura un moment et ma fille (Andrée) qui avait tout entendu s'était levée. »
« Je suis réveillée en sursaut par des coups frappés un peu brutalement à la porte, écrira-t-elle ; il est 7h. 1/2. Étonnée de cette visite à  une heure aussi matinale, j'écoute mais ne comprends pas très bien le sens de paroles. Je descends l'escalier quatre à quatre - Mais on a l'air de me connaître ? Ce jeune comme, la mitraillette sur l'épaule, me regarde en souriant et me demande : « C'est vous la soeur d'Edmond Duruisseau ? Et vous êtes au courant de ce qu'il fait ; où est-il ? avec ses camarades ? » - Voici trois semaines que nous n'avons vu mon frère : il ne vient pas souvent ; Ille s'entend pas avec ma famille ; qu'est-ce que vous lui voulez ? » Ils se mettent à rire ; Alfred (Alfred Winnewisser « Monsieur Alfred » ) s'approche et tous avancent vers la chambre un revolver dans la main et une mitraillette sous le bras. Je leur barre le passage et leur dis qu'ils n'ont pas le droit d'entrer sans billet de perquisition. Ils rient de mon opposition et le disent :
- Vous êtes très forte, Mademoiselle ; mais tout l'heure vous le serez moins, car nous sommes venus vous chercher.

Le petit brun et Brissaud (Pierre Brissaud) se placent courageusement derrière Alfred qui me fait avancer devant lui. Ils n'ont pas l'air très rassuré. Ils fouillent la chambre de fond en combe et découvrent des draps appartenant à Charles Franc ( « Le Pointu » ) et marques C.F. Je leur affirme que ces draps sont à mon beau-frère Chamouland Fernand : « drôle de coïncidence ! » Alfred demande à maman si elle ne connaît pas Guy Berger, elle répond négativement. Je suis interrogée de la même manière mais au moment où je réponds : « Non ! » Brissaud découvre des photos dans une enveloppe au nom de Guy Berger. - « Ah ! voilà une preuve cette fois-ci ! Ce ne sont plus des initiales ! ». Je supplie Alfred de faire sortir maman, et je lui promets qu'ensuite je lui dirai toute la vérité. Il la pousse dehors conformément à mes prières. Brissaud, un peu plus malin, dit que c'est de la comédie ; mais il doit se plier aux ordres de son « chef >. Alors j'invente toute une petite histoire : « j'avais connu ce jeune homme aux foires d'attraction à Angoulême..... « Comment, dit Brissaud, Il a dû vous dire : vous êtes Mademoiselle Duruisseau, la soeur d'Edmond. - Non, puisqu'il ne connaît pas mon frère.
« Alors, dites-nous toute la vérité. » Je vais voir si la porte est bien fermée pour m'assurer que maman
n'entend pas, je figure toute une mise en scène, et je m'en tire assez bien. »

Voici un extrait du témoignage d'Andrée Gros-Duruisseau écrit sur un cahier d'école en 1945 après son retour de déportation dans les camps de concentration nazis et édité sous la titre Le Cahier en 2008 par la Centre Départemental de Documentation Pédagogique de la Charente.
Extrait publié avec l'amiable autorisation de l'éditeur et l'auteure Andrée Gros-Duruisseau.
Je suis arrêtée
Et puis, tout se précipite.
Alfred me donne l'ordre de monter m'habiller et il me suit dans la chambre. Il ne me quitte pas des yeux. Je suis horriblement gênée ! Ma mère me crie : « Prends une chemise de laine ! »
Nous avons un moment de panique en entendant Brissaud demander : « Est-ce que je vais chercher la petite boîte ? » Pour nous, il ne peut s'agir que de la petite bois cachée dans la haie avec des pistolets, des grenades et surtout les papiers du capitaine Jacques ! (Jacques Nancy). Nous sommes terrorisées. En fait, je comprendrai plus tard, lors des interrogatoires, que cette boîte évoquée par Brissaud était celle dont ils se servaient pour faire sauter les maisons...
Le dernier souvenir que j'ai de la maison quand on m'a emmenée : j'ai vu m'a belle-soeur qui tenait sa petite fille dans ses bras ; elles pleuraient toutes les deux et on m'a empêchée d'aller vers elles pour leur dire au revoir. J'ai pu embrasser maman et lui chuchoter à l'oreille : « Je reviendrai vite, surtout que personne ne vienne me remplacer ! »
Je sors. J'ignore où se trouve papa. Je l'ai seulement aperçu quand les Allemands l'ont emmené dans la cour. Des voitures surgissent et font demi-tour, prêtes à repartir. Tous les Allemands qui s'étaient déployés autour de la maison se regroupement. Je suis bousculée vers la voiture, une traction noire de la Gestapo. Poussée violemment, je m'affale sur le siège arrière. Un Allemand prend place à côté du chauffeur et Alfred, membre de la Gestapo, monte à côté de moi. Il met sa mitraillette en travers de nos genoux. Et nous partons, Brissaud en tête, sur la moto du Pointu. En effet, comme je l'ai déjà expliqué, celui-ci avait caché beaucoup de choses à la maison : des vélos, deux motos, des barriques, des armes, et Brissaud avait reconnu tout cela pendant la fouille.
De gauche à Droite : Denise, Édith, Alcide, Augustine, Andrée, Edmond.
Les enfants d'Édith et Fernand : Roland et Monique.

(Photo prise après la guerre)

Nous traversons la forêt à vive allure...
Soudain, le cortège s'arrête juste avant le pont de chemin de fer du Quéroy : Brissaud craint de ne pas avoir assez d'essence dans sa moto pour aller jusqu'à Angoulême. Il voudrait en prendre dans les réservoirs des automobiles, mais Alfred lui rétorque que ce n'est guère possible... Je regarde partout autour de moi, me disant : « Si seulement nous nous étions arrêtés dans les bois, j'aurais pu tenter ma chance, j'aurais pu essayer de m'échapper pendant qu'ils s'esclaffent bruyamment avec leur histoire d'essence ! » Mais il n'y a que des champs à perte de vue...
A mon retour de déportation, monsieur Papineau (« Grand Sifflet ») me racontera que ce jour-là, alors qu'il se dirigeait vers notre ferme, il avait vu arriver les voitures allemandes. Il s'était vite caché derrière un chêne, dans la forêt de « Bois Blanc », la mitraillette pointée et pensant : « Chic ! Je vais les mettre en pointillés ! » Mais il m'avait aperçue derrière une vitre et n'avait pas tiré...
Ensuite, je me suis retrouvée à la prison d'Angoulême. Mais, même après que la porte se soit refermée derrière moi, je n'avais pas peur car j'étais sûre que j'allais m'en sortir, qu'il ne pouvait rien m'arriver de grave, que mes mensonges me tireraient de ce mauvais pas...


Après son arrestation, Andrée Duruisseau est emprisonnée à Angoulême, puis transférée en mai au Fort de Romainville. Elle est ensuite déportée à Neue Bremm. En juillet 1944 elle est à nouveau transférée, cette fois à Ravensbruck, matricule 43069. Six mois plus tard, en janvier 1945 elle est à Buchenwald d'où elle est évacuée le 13 avril 1945 par les soldats américains. Elle rentre en Charente le 2 juin 1945.
Au camp de Bioussac. En haut, de gauche à droite : Blaireau (René Rispard), Jacques (Nancy), Le Pointu / Clovis (Charles Franc), René (Denis Olivain). Accroupis : Le Batteur / Séraphin (Edmond Duruisseau) et Pasteur / Antoine (Guy Berger)

Le 21 mai 1967, Jacques Nancy a remis la Légion d'Honneur à Andrée Gros-Duruisseau.
Le 11 novembre 2007 elle a reçu les insignes de commandeur de la Légion d'Honneur, élevée au grade de grand officier en 2012.
Aujourd'hui elle est la Présidente de l'Association des Déportés, Internés et Familles de Disparus de la Charente et la Vice-Présidente de la Section Spéciale de Sabotage du Capitaine Jacques Nancy et souvent presente son témoignage aux élèves.
Le Cahier : Témoignage d'Andrée Gros-Duruisseau résistante et déportée est en vente sur le site du CDDP de la Charente (19€) : (lien)
Centre Régional de Documentation Pédagogiques de Poitou Charentes (lien)


          La ferme des Forêts en 2014        

Plaque apposée sur la ferme, inaugurée le 21 mai 1967,
jour où Jacques Nancy a remis la Légion d'Honneur
à Andrée Gros-Duruisseau


Les trois photos ci-dessus ont été réalisées par Tony P.

A lire également :

Le Cahier - Témoignage d'Andrée Gros-Duruisseau résistante et deportée (lien)

Une belle famille de la Résistance : Les Duruisseau (lien) (en anglais)

Retour des camps de concentration d'Andrée Duruisseau il y a 70 ans le 1er juin 1945 (lien)